Le ‘printemps turc’, l’humour et le numérique

Le ‘printemps turc’, l’humour et le numérique

« S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent du gaz lacrymogène » : ces mots auraient été prononcés par une certaine Recep (prononcez ‘redjep’) Tayyip Antoinette (http://t.co/FHymyrILLt) au sujet des manifestations pro-démocratiques turques… ou pas ! Toute ressemblance avec le Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan (prononcez ‘Erdohan’) est humoristiquement accidentelle.

erdohanetteDe nombreux articles ont fait le récit des manifestations turques de mai 2013 (voir celui de Flore Olive intitulé « Le peuple prend la parole »). D’autres ont proposé une sélection de sources pour mieux comprendre le mouvement, ainsi que des infographies en français et en anglais. Parties d’un mouvement pacifique d’opposition à la destruction du parc Gezi à Istanbul, le mouvement stambouliote s’est rapidement transformé en manifestations anti-gouvernementales dans toute la Turquie, notamment suite à sa violente répression par la police. Pour saisir la violence de cette répression, on peut lire la déclaration d’Amnesty International, ou regarder des images du parc Gezi avant … et après la répression. L’association médicale turque, qui représente 80% des médecins du pays, a publié le bilan santé du mouvement : les violences policières ont causé la mort de plusieurs personnes et des milliers de blessés. L’Association Médicale Turque s’est clairement positionnée contre les violences et en faveur de la liberté d’expression, notamment à travers un message vidéo (sous-titré en anglais). Elle lutte depuis pour sa survie, notamment grâce au soutien de l’Association Médicale Mondiale.

À la faveur de ce soulèvement populaire, des millions de citoyens et citoyennes turcs ont pu expérimenter trois des fléaux dont souffrent leurs concitoyens kurdes depuis 30 ans : la violence sécuritaire, la stigmatisation, et la désinformation. Nous allons voir comment un flot de créativité numérique a permis aux manifestants de répondre à la stigmatisation, tout en contournant la censure médiatique.

Pacifique, le mouvement n’a pas répondu aux violences policières par la loi du talion. Il a par exemple inauguré en Turquie la pratique de résistance passive dite de « l’homme debout » (duran adam), rapidement adoptée par des citoyen-nes de tout genre ! Mais il a aussi fait un large usage des technologies numériques, pour plusieurs raisons analysées ci-dessous.

En Turquie, près d’une personne sur deux a accès à internet (8 personnes sur 10 en France). En zone urbaine, c’est 2 hommes sur 3 (46% de femmes). Que font-ils/elles sur internet ? A part s’informer et communiquer, plus de 50% des turcs-turques ayant accédé à l’internet dans les trois derniers mois pour des raisons privées l’ont fait pour « Participer aux réseaux sociaux ». Malheureusement, cette catégorie (qui mentionnait l’usage de Facebook et Twitter) n’a été utilisée par l’Institut Turc des Statistiques qu’en 2011. Peu temps après, le Premier Ministre Erdoğan parlait des médias sociaux comme étant « la pire menace pour la société ». Effectivement, le mouvement a vu l’explosion du nombre de tweets.

occupyUn autre usage qui n’apparaîtra pas non plus dans les statistiques officielles concerne les logiciels permettant de rester anonyme quand on surfe sur le net. L’entreprise AnchorFree a annoncé qu’au cours du week-end du 1er et 2 juin 2013, le nombre d’installations de son logiciel VPN avait augmenté de 1000%. Même explosion pour son usage sur les smartphones, avec 12 fois plus d’installations journalières qu’à l’accoutumée. La mobilisation est telle qu’une manifestante inspirée a convoqué Steve Jobs pour signifier au Premier Ministre que sa fin était proche (on y voit Steve Jobs avec sa légendaire pomme croquée, et en-dessous la photo d’Erdoğan affublée d’un coing lui aussi croqué : en turc, l’expression « croquer le coing » signifie « être foutu »…).

SJvsRTLes technologies numériques ont donc été intensément utilisées lors du « printemps turc », et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord pour organiser les manifestations, par exemple via le site Occupy Gezi, dont les annonces sont relayées via Twitter par des journalistes étrangers comme Guillaume Perrier du Monde. Elles le sont aussi pour dénoncer les violences et la  « mégalomanie d’Erdoğan », qui a malgré lui transformé la rue en « nouvel espace de parole » et a vu naître une nouvelle génération d’activistes. Le numérique a également permis de contourner la censure médiatique, un autre grand scandale du soulèvement turc de mai et juin 2013. En effet, dès le début des manifestations on assiste à un véritable black out médiatique, la chaîne d’information nationale CNN Türk sous contrat avec CNN International montrant par exemple un documentaire sur les pingouins alors que la répression fait rage. Le 27 juin, excédé par la couverture du conflit qui montrait le gouvernement sous un mauvais jour, un journal pro-gouvernemental a porté plainte contre CNN International pour désinformation. Quand au maire AKP d’Ankara, il mène une croisade sur Twitter contre la journaliste de la BBC suivant la Turquie en l’accusant d’être un « agent » au service de sa Majesté… Quant au correspondant du Monde à Istanbul, il rapporte le témoignage d’une journaliste de la chaîne nationale NTV sur la censure en Turquie, véritable autocensure médiatique reflétant le manque d’autonomie des médias turcs vis-à-vis des pouvoirs économique et politique.

Ensuite, les technologies numériques ont également servi pour contrer une stigmatisation qui tourne parfois pour le Premier Ministre à l’incitation à la haine envers les manifestants, traités de tous les noms dont celui de « vermines » (çapulcu). Des chansons ont été écrites pour dénoncer cette arrogance, comme « Sound of Pots and Pans », « Chapulation Song », ou encore « Everyday I’m chapulling ». Cette dernière met en scène Erdoğan et deux acolytes, qui à son retour le 6 juin 2013 d’un voyage officiel au Maroc, lui expliquent qu’un nouveau phénomène contagieux s’est développé en son absence dans le pays : c’est la danse des chapoulleurs et chapoulleuses, celle des manifestants qui loin d’être des voyous sont des citoyens réclamant plus de démocratie).

Ces technologies sont aussi utilisées pour lutter contre la censure théocratique : en avril 2012, après avoir déclaré qu’il était athée et s’être moqué d’un imam sur twitter, le pianiste turc Fazil Say avait été poursuivi en justice. Devant être rejugé pour ses tweets anti-islamistes, il dispose d’un comité de soutien très actif sur le net. Dès lors, Amnesty International estime qu’il est temps en Turquie de « débarrasser les libertés fondamentales de leurs entraves ». Rappelons l’Article 11 de la Charte des Droits Fondamentaux de l’Union Européenne consacré à la « Liberté d’expression et d’information » :

(1)    Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontières.

(2)    La liberté des médias et leur pluralisme sont respectés.

Internet a aussi servi de plateforme de diffusion du soutien au mouvement, par exemple de la part des professeurs d’université, comme ceux de la prestigieuse Middle East Technical University. Enfin, les réseaux sociaux ont également servi de soupape de sécurité en canalisant les réactions aux violences policières, faisant naître des « nouveaux héros de l’imaginaire turc ».

Épilogue

Le 3 juillet 2013, la justice turque a confirmé l’annulation du plan d’urbanisme devant conduire à la destruction du parc Gezi. Du côté des manifestants, la mobilisation continue avec notamment des rassemblements dans les parcs dans tout le pays pour parler démocratie et envisager quelles suites donner au mouvement, débats diffusés sur capultv et traduits en langage des signes.

Entre temps, le gouvernement n’a pas lésiné sur les arrestations : des médecins ont été arrêtés pour avoir commis le crime d’être en possession des objets suivants : « Masques à gaz, lunettes de piscine, bandanas, casques de chantier, casques à vélo, gants, écharpes, kefiés, cartouches lacrymogènes vierges, garrots, plâtres et compresses ». Des arrestations en masse d’avocats ont également eu lieu. La traque se poursuit sur internet : une organisation appelée « RedHack » a été classée comme organisation « cyber-terroriste ». Face à ces intimidations, quelles suites donner au mouvement ?

Le philosophe Alain Badiou souligne que l’islam n’est pas le seul problème en jeu, et que l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques n’est pas l’apanage du parti AKP islamo-conservateur. De fait, les changements nécessaires vont au-delà de la lutte contre la prohibition de la vente d’alcool sur les campus universitaires et dans les 100 mètres autour des écoles et des mosquées. Comme l’écrit la politiste Nuray Mert, il est également urgent de dépasser la tradition politique autoritariste qui fait partie de l’héritage kémaliste.

Comme l’a écrit le Pr. J.-L. Quermone, la démocratie n’est pas la dictature d’une majorité, mais « le gouvernement de la majorité dans le respect de la minorité ». Vaste programme pour l’AKP ! Gageons qu’il comprendra assez tôt que la démocratie ne se limite pas à permettre aux citoyens de glisser un bulletin dans l’urne tous les 5 ans. L’humour a-la-turca ne sera pas de trop pour faciliter la transition vers une démocratie ‘forte’ au sens de Benjamin Barber, celle qui nourrit ses citoyens de participation démocratique et non de gaz lacrymogènes…

 

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